Faire du sport ne te transforme pas en visionnaire. Beaucoup de marathoniens dirigent mal leur boîte, beaucoup d'entrepreneurs sédentaires la dirigent très bien. La corrélation médiatique est faible.
Ce qui compte, ce n'est pas le sport en soi. C'est ce que la pratique régulière t'oblige à faire : t'asseoir avec toi-même, gérer ton énergie, accepter de ne pas être performant tous les jours. Trois compétences qu'on retrouve étrangement souvent chez les dirigeants qui durent.
Le running est devenu un sport de masse en France : 12,4 millions de personnes courent, soit un Français sur quatre, et leurs trois premières motivations sont d'être en bonne santé (59 %), de se sentir bien dans leur corps (58 %) et d'évacuer le stress (50 %), selon l'Observatoire du running 2024 de l'Union Sport & Cycle. Autrement dit, la plupart courent pour la tête autant que pour les jambes.
Énergie, pas temps
On parle beaucoup de gestion du temps. Tu ouvres LinkedIn, dix personnes te vendent leur méthode "agenda blocké le matin". La gestion du temps est rarement le vrai problème d'un dirigeant. La gestion de l'énergie l'est presque toujours.
Concrètement, prendre une décision difficile à 18h après une journée de 8 réunions est mathématiquement plus risqué qu'à 9h. Ton cerveau a consommé du glucose, ta capacité de jugement s'est dégradée, tu vas trancher au feeling pour en finir.
Une sortie running de 45 minutes à 17h reset une partie de cette fatigue cognitive. Pas par magie. Parce que tu coupes l'enchaînement, tu produis de la dopamine et tu reviens au bureau avec un cerveau qui n'est plus en mode "expédier".
Les neurosciences confirment le mécanisme. La chercheuse Wendy Suzuki (NYU) montre dans son livre Healthy Brain, Happy Life qu'une session aérobie modérée de 30 à 45 minutes augmente le BDNF (facteur de croissance neuronale) et l'attention soutenue sur plusieurs heures. Ce n'est pas un effet placebo, c'est mesurable en IRM. Pour un dirigeant qui doit prendre des décisions complexes en fin de journée, le retour sur 45 minutes est tangible.
« Une seule séance d'exercice peut améliorer votre capacité à déplacer et concentrer votre attention, et cette amélioration dure au moins deux heures. »
— Wendy Suzuki, professeure de neurosciences, New York University, TED, 2017
La régularité comme compétence en soi
Beaucoup de dirigeants démarrent le running fin août dans un élan motivé. Ils tiennent 4 semaines. Une semaine de déplacement, deux semaines de gros rush, et le créneau saute. Six mois plus tard, ils n'ont pas remis les chaussures.
Ce schéma de démarrage en flèche et d'abandon est exactement celui qui ruine la plupart des projets d'entreprise. Lancer un nouveau service, recruter une équipe, ouvrir un canal commercial : si tu n'arrives pas à tenir un créneau de 45 minutes deux fois par semaine pendant un an, tu n'arriveras pas à tenir un chantier de transformation sur 18 mois.
Le sport régulier t'entraîne à ce qu'on appelle parfois "la régularité non glamour". Faire le truc même quand tu n'en as pas envie, parce que la valeur est dans le cumul, pas dans l'éclat ponctuel.
Sur les 400 dirigeants croisés en quatre ans, ceux qui m'impressionnent le plus ne sont pas les plus rapides. Ce sont ceux qui ont tenu une pratique modeste pendant 18 mois sans coupure. La même discipline qui te permet de courir 40 minutes le mardi à 18h même quand un client annule tes deux meetings de l'après-midi est celle qui te permet de tenir un plan de transformation pendant deux ans.
L'asymétrie de pouvoir disparaît
Quand tu cours avec dix autres dirigeants, plus personne ne sait qui dirige quoi pendant 50 minutes. Tu vois la personne, pas son organigramme. Les conversations qui démarrent dans ce contexte ne ressemblent à aucune de celles qu'on a en cocktail.
Cette mise à plat est utile à deux niveaux. D'abord pour ta santé mentale : tu as accès à un cercle de pairs qui ne te juge pas sur ton CA. Ensuite pour ton entreprise : tu finis par recevoir des conseils francs, des introductions précises, des retours d'expérience honnêtes que tu n'aurais jamais eus dans un rendez-vous formel.
Acceptation des mauvais jours
En running comme en entrepreneuriat, certains jours tu es au top. Tu cours léger, ton 10 km passe sans effort, tu signes trois contrats. D'autres jours, tu te traînes sur le premier kilomètre, tes pieds pèsent dix kilos, ton commercial vient de démissionner.
La pratique sportive régulière apprend à ne pas paniquer dans les jours difficiles. Tu sais que le surlendemain tu courras à nouveau, et qu'un jour faible n'invalide pas trois semaines de progrès. Cette acceptation est précieuse en gestion d'entreprise, où les mauvais trimestres font partie du jeu et où la panique se paie cher en décisions hâtives.
Ce que le sport ne fait pas
Restons honnêtes. Le sport ne te donne pas une stratégie. Il ne t'apprend pas à lire un P&L. Il ne remplace pas un mentor, une formation, un comex éclairé. Tu peux courir 200 km par semaine et faire couler ta boîte.
Ce qu'il fait, c'est te mettre dans de meilleures conditions pour utiliser les autres outils. Plus de clarté pour la stratégie, plus d'énergie pour les négociations difficiles, plus de réseau de pairs pour les décisions ambiguës. Il agit en démultiplicateur, pas en substitut.
Comment démarrer sans s'épuiser
Trois sorties par semaine, 45 minutes chacune. Pas plus au début. La tentation de "rattraper" en faisant 1h30 le dimanche est le piège classique : tes jambes ne récupèrent pas, tu te blesses, tu décroches.
Si tu peux choisir, prends un créneau fixe que tu protèges comme un rendez-vous client. Mardi 18h, jeudi midi, samedi matin. Le créneau "quand j'aurai le temps" n'arrive jamais. Le créneau bloqué dans l'agenda tient.
Et trouve un groupe. Tu ne courras pas seul tous les jours de l'hiver à 18h sous la pluie. Avec un groupe, tu y vas même quand tu n'as pas envie, parce que tu sais que les autres vont y être. C'est tout l'intérêt d'un club comme Entrep'runners.

